Pendant près de quinze ans, les grandes organisations ont poursuivi le même objectif : accroître l’autonomie des équipes.
Les modèles Agile à l’échelle ont profondément transformé les modes de fonctionnement des DSI. Les squads, les tribes et les organisations orientées produits ont progressivement remplacé les structures plus hiérarchiques, avec une promesse forte : rapprocher la décision du terrain, accélérer les livraisons et réduire les lourdeurs de gouvernance.
Cette évolution a produit des résultats remarquables.
Les équipes sont devenues plus autonomes, les cycles de développement plus courts et la capacité d’innovation s’est considérablement renforcée.
Mais après plusieurs années de fonctionnement à grande échelle, un phénomène plus discret commence à apparaître.
À mesure que les équipes gagnent en autonomie, les organisations découvrent une nouvelle forme de complexité :
- priorités concurrentes
- dépendances inter-domaines
- conflits de ressources
- arbitrages stratégiques devenus plus difficiles
- fragmentation progressive des décisions
Le paradoxe est intéressant.
L’Agilité n’a pas supprimé le besoin de coordination.
Elle l’a simplement déplacé.
Et lorsque plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines d’équipes évoluent simultanément, certaines décisions ne peuvent plus être prises uniquement au niveau local.
C’est pourquoi de nombreuses entreprises réintroduisent aujourd’hui des steering committees ou des comités de pilotage resserrés.
Non pas pour revenir à une gouvernance centralisée.
Mais pour résoudre ce que l’autonomie ne peut pas arbitrer seule.
Le véritable changement n’est donc pas un abandon de l’Agilité.
C’est son évolution vers une gouvernance plus mature, capable de préserver l’autonomie tout en réintroduisant les mécanismes d’arbitrage indispensables à l’échelle.
La question n’est plus :
« Faut-il centraliser ou décentraliser ? »
Mais plutôt :
« Quel est le niveau minimal de gouvernance nécessaire pour empêcher l’autonomie de se transformer en fragmentation ? »
Sommaire
1. L’autonomie des squads : une révolution qui a tenu ses promesses
- Pourquoi les organisations ont abandonné les modèles centralisés
- Les gains réels de l’Agilité à l’échelle
2. Quand l’autonomie produit une nouvelle complexité
- Multiplication des dépendances
- Priorités divergentes
- Fragmentation stratégique
3. Le coût caché des dépendances non arbitrées
- Conflits de ressources
- Décisions contradictoires
- Ralentissement des transformations
4. Le retour discret des comités de pilotage
- Pourquoi les steering committees réapparaissent
- Arbitrer plutôt que contrôler
5. La « gouvernance minimale viable »
- Trouver le bon équilibre entre autonomie et coordination
- Gouverner uniquement ce qui doit l’être
6. Pourquoi la maturité organisationnelle passe par l’arbitrage
- L’autonomie n’exclut pas la gouvernance
- Les nouveaux rôles des DSI et des directions de transformation
7. Conclusion
- Les organisations les plus performantes ne reviendront pas aux modèles centralisés.
- Elles construiront une gouvernance minimale viable, suffisamment légère pour préserver la vitesse, mais suffisamment forte pour éviter que l’autonomie ne se transforme en chaos.

1. L’autonomie des squads : une révolution qui a tenu ses promesses
Lorsque les premières organisations ont adopté l’Agilité à l’échelle, l’objectif était clair : réduire les lourdeurs organisationnelles qui ralentissaient l’innovation.
Pendant des décennies, les grands programmes IT étaient pilotés selon une logique fortement centralisée.
Les décisions remontaient les niveaux hiérarchiques.
Les priorités étaient arbitrées par des comités de pilotage.
Les équipes dépendaient de multiples validations avant de pouvoir avancer.
Ce modèle offrait une certaine maîtrise.
Mais il présentait aussi des limites bien connues :
- délais de décision importants
- faible réactivité face aux besoins métiers
- silos fonctionnels
- responsabilités diluées
- faible autonomie des équipes
L’Agilité est venue répondre directement à ces difficultés.
En créant des squads, des tribes et des équipes produits autonomes, les organisations ont progressivement déplacé la capacité de décision vers ceux qui construisent réellement les produits.
Cette évolution a profondément transformé les DSI.
Les équipes ont gagné :
- davantage d’autonomie
- davantage de responsabilité
- davantage de proximité avec les métiers
- davantage de capacité à expérimenter
Les bénéfices ont été considérables.
Les cycles de développement se sont raccourcis.
Les décisions opérationnelles sont devenues plus rapides.
Les équipes ont pu livrer plus fréquemment et s’adapter plus facilement aux évolutions des besoins.
Le changement n’était pas uniquement organisationnel.
Il était également culturel.
L’entreprise est progressivement passée d’une logique de commande et contrôle à une logique de responsabilisation.
Les managers sont devenus davantage des facilitateurs que des superviseurs.
Les équipes ont appris à prendre leurs propres décisions.
Et dans la majorité des cas, cette évolution a produit une accélération réelle de la transformation numérique.
Le paradoxe est que cette réussite a parfois conduit certaines organisations à pousser le modèle jusqu’à son extrême.
À mesure que les squads devenaient plus autonomes, toute forme de coordination centrale a progressivement été perçue comme un retour en arrière.
Les comités de pilotage ont été supprimés.
Les arbitrages transverses réduits.
La gouvernance volontairement allégée.
L’idée était séduisante : si chaque équipe optimise son périmètre, l’organisation dans son ensemble deviendra naturellement plus performante.
Cette hypothèse fonctionne remarquablement bien… jusqu’à une certaine échelle.
Car lorsque plusieurs dizaines, puis plusieurs centaines de squads évoluent simultanément, une nouvelle réalité apparaît.
Les équipes ne travaillent plus uniquement sur leurs propres produits.
Elles deviennent progressivement dépendantes les unes des autres.
Et c’est précisément à cet endroit que commence une nouvelle forme de complexité.
Non pas une complexité technique.
Mais une complexité organisationnelle, où l’enjeu n’est plus de donner davantage d’autonomie aux équipes… mais de préserver leur capacité à collaborer sans fragmenter la stratégie globale de l’entreprise.
2. Quand l’autonomie produit une nouvelle complexité
L’Agilité à l’échelle a profondément amélioré la capacité des équipes à prendre des décisions localement.
Mais elle a également fait émerger un phénomène que beaucoup d’organisations n’avaient pas anticipé : plus les équipes deviennent autonomes, plus les interactions entre elles deviennent critiques.
Au départ, cette complexité reste presque invisible.
Chaque squad optimise son produit.
Chaque Product Owner pilote sa roadmap.
Chaque domaine améliore ses indicateurs.
Pris individuellement, les résultats sont souvent excellents.
Le problème apparaît lorsqu’on observe le système dans son ensemble.
Car une entreprise n’est pas une juxtaposition de produits indépendants.
C’est un réseau permanent de dépendances.
Les équipes partagent :
- des plateformes communes
- des données
- des APIs
- des ressources limitées
- des objectifs stratégiques
Autrement dit, elles sont autonomes…
Mais elles ne sont jamais totalement indépendantes.
C’est précisément là que naît une nouvelle forme de complexité.
Pendant des années, les organisations ont cherché à supprimer les dépendances hiérarchiques.
Elles découvrent aujourd’hui les dépendances systémiques.
Prenons un exemple.
Une squad décide d’accélérer une nouvelle fonctionnalité afin de répondre à une demande métier urgente.
Cette décision paraît parfaitement rationnelle.
Mais elle mobilise une plateforme commune déjà sollicitée par plusieurs autres équipes.
Quelques semaines plus tard, une seconde squad modifie une API critique.
Une troisième dépend précisément de cette interface.
Une quatrième doit repousser son propre déploiement.
Aucune équipe n’a pris une mauvaise décision.
Chacune a optimisé son périmètre.
Pourtant, le système global devient moins performant.
Le paradoxe est puissant.
L’optimisation locale ne garantit pas l’optimisation globale.
C’est un principe bien connu des systèmes complexes.
Lorsque chaque composant optimise exclusivement son propre fonctionnement, les interactions peuvent produire des effets inattendus à l’échelle de l’ensemble.
Les symptômes apparaissent progressivement :
- roadmaps qui divergent
- arbitrages contradictoires
- priorités concurrentes
- saturation de certaines équipes transverses
- multiplication des négociations entre domaines
- ralentissement des décisions stratégiques
La difficulté est que cette fragmentation est rarement visible dans les tableaux de bord.
Chaque squad continue souvent à atteindre ses objectifs.
Les indicateurs locaux restent positifs.
Mais la cohérence globale commence à s’éroder.
Les DSI observent alors un phénomène paradoxal.
Les équipes livrent davantage…
Mais l’organisation avance moins vite.
Pourquoi ?
Parce qu’une part croissante de l’énergie est désormais consacrée à gérer les interdépendances plutôt qu’à créer de la valeur.
C’est précisément à ce moment que les entreprises comprennent qu’il manque un niveau de gouvernance.
Non pas pour reprendre le contrôle des squads.
Mais pour arbitrer ce qu’aucune squad, prise isolément, ne peut décider.
Car l’autonomie constitue un formidable accélérateur de performance…
À condition qu’elle s’inscrive dans une coordination stratégique capable de préserver la cohérence de l’ensemble.
3. Le coût caché des dépendances non arbitrées
L’autonomie fonctionne remarquablement bien… jusqu’au moment où plusieurs équipes ont besoin des mêmes ressources, des mêmes plateformes ou des mêmes capacités d’exécution.
C’est à cet instant que les dépendances deviennent le véritable sujet.
Pendant longtemps, les organisations ont considéré ces dépendances comme un problème de planification.
En réalité, elles relèvent avant tout d’un problème de gouvernance.
Pourquoi ?
Parce qu’une dépendance crée toujours un besoin d’arbitrage.
Deux squads souhaitent mobiliser la même équipe d’architecture.
Trois produits ont besoin de la même plateforme Data.
Plusieurs domaines réclament simultanément des capacités Cloud limitées.
Chaque demande est parfaitement légitime.
Mais toutes ne peuvent pas être satisfaites au même moment.
La question devient alors simple :
Qui décide ?
Et surtout :
Selon quels critères ?
C’est précisément là que certaines organisations découvrent les limites d’une autonomie poussée à l’extrême.
Chaque équipe dispose d’une vision très claire de ses propres objectifs.
En revanche, aucune ne possède naturellement une vision complète des priorités de l’entreprise.
Le paradoxe est puissant.
Plus les équipes deviennent performantes localement, plus les arbitrages globaux deviennent difficiles.
Pourquoi ?
Parce que les conflits ne portent plus sur des questions techniques.
Ils concernent désormais :
- l’allocation des ressources
- les priorités stratégiques
- les budgets
- les capacités de livraison
- les dépendances entre domaines
Autrement dit, des sujets qui dépassent le périmètre d’une seule squad.
Les conséquences apparaissent progressivement.
Les équipes commencent à négocier directement entre elles.
Les arbitrages deviennent informels.
Les décisions dépendent parfois davantage de l’influence des interlocuteurs que de la valeur stratégique des projets.
Les réunions de coordination se multiplient.
Les Product Managers passent une part croissante de leur temps à synchroniser leurs roadmaps.
Les responsables de plateformes arbitrent quotidiennement des conflits de priorités.
Le système continue de fonctionner.
Mais il perd progressivement en fluidité.
Une autre conséquence, plus discrète, apparaît également.
Les décisions deviennent plus lentes.
Non pas parce que les équipes sont moins autonomes.
Mais parce qu’aucune instance n’est clairement légitime pour résoudre rapidement les conflits inter-domaines.
Le paradoxe est intéressant.
L’Agilité avait précisément pour objectif d’accélérer les décisions.
À grande échelle, elle peut parfois produire l’effet inverse lorsque les mécanismes d’arbitrage disparaissent complètement.
Les organisations les plus matures commencent alors à faire évoluer leur lecture du problème.
Elles comprennent que l’autonomie ne supprime pas le besoin de gouvernance.
Elle change simplement son rôle.
La gouvernance ne doit plus décider à la place des équipes.
Elle doit intervenir uniquement lorsque les intérêts de plusieurs équipes entrent en conflit.
C’est précisément cette évolution qui explique le retour discret de certaines instances de pilotage.
Non pas pour contrôler les squads.
Mais pour résoudre ce que les squads, aussi performantes soient-elles, ne peuvent pas arbitrer seules.
4. Le retour discret des comités de pilotage
Pendant plusieurs années, le comité de pilotage est devenu le symbole d’une gouvernance jugée trop lourde.
On lui reprochait :
- des décisions lentes
- une multiplication des validations
- une bureaucratie excessive
- une faible proximité avec les équipes opérationnelles
L’Agilité à l’échelle a naturellement cherché à réduire ce type d’instance.
L’idée était simple : si les équipes sont autonomes, elles doivent également pouvoir décider seules.
Dans un premier temps, cette évolution a produit les effets attendus.
Les décisions opérationnelles sont devenues plus rapides.
Les roadmaps se sont accélérées.
Les équipes ont gagné en responsabilité.
Mais à mesure que les organisations grandissaient, un phénomène inattendu est apparu.
Les sujets remontant vers les directions n’étaient plus les décisions opérationnelles.
- Ils concernaient presque exclusivement :
- les arbitrages entre domaines
- les conflits de priorités
- les allocations de ressources
- les dépendances critiques
- les décisions ayant un impact sur plusieurs produits
Autrement dit, les sujets que les squads ne pouvaient pas résoudre seules.
C’est précisément ce qui explique le retour progressif des steering committees.
Mais ces nouvelles instances n’ont plus grand-chose à voir avec celles d’il y a quinze ans.
Leur mission n’est plus de piloter les projets dans le détail.
Elles ne valident plus chaque évolution.
Elles ne suivent plus chaque indicateur opérationnel.
Leur rôle est devenu beaucoup plus ciblé.
Elles interviennent uniquement lorsqu’un arbitrage transverse est nécessaire.
Autrement dit, elles gouvernent les interactions plutôt que les équipes.
Cette nuance est essentielle.
Le comité de pilotage moderne ne demande pas : « Comment avance votre squad ? »
Il demande plutôt :
- Quels sont les blocages entre domaines ?
- Où les dépendances ralentissent-elles la transformation ?
- Quelles priorités entrent en conflit ?
- Quels arbitrages nécessitent une décision de niveau entreprise ?
Le changement est profond.
La gouvernance cesse progressivement de contrôler l’exécution.
Elle se concentre sur la résolution des conflits systémiques.
Le paradoxe est intéressant.
Les organisations les plus agiles ne sont pas celles qui ont supprimé toute gouvernance.
Ce sont souvent celles qui ont appris à limiter son périmètre.
Elles acceptent que 90 % des décisions soient prises localement.
Mais elles reconnaissent également que les 10 % restants conditionnent souvent la réussite de l’ensemble de la transformation.
C’est pourquoi le retour des comités de pilotage ne doit pas être interprété comme un recul de l’Agilité.
Il traduit au contraire une maturité organisationnelle.
Les entreprises comprennent progressivement que l’autonomie n’exclut pas l’arbitrage.
Elle le rend simplement plus stratégique.
Car lorsqu’une organisation compte plusieurs centaines de squads, le véritable avantage compétitif ne réside plus uniquement dans la vitesse de chaque équipe.
Il réside dans la capacité de l’entreprise à résoudre rapidement les dépendances qu’aucune équipe ne peut résoudre seule.
5. La « gouvernance minimale viable »
Face à cette nouvelle complexité, certaines organisations tombent dans un piège.
Constatant que les dépendances ralentissent les transformations, elles réintroduisent progressivement :
- davantage de validations
- davantage de comités
- davantage de niveaux hiérarchiques
- davantage de processus
Autrement dit, elles reviennent presque au modèle qu’elles avaient cherché à dépasser.
Cette réaction est compréhensible.
Mais elle produit souvent l’effet inverse de celui recherché.
Car une gouvernance trop présente finit rapidement par ralentir les équipes.
À l’inverse, une gouvernance trop légère laisse les conflits s’accumuler jusqu’à bloquer l’organisation.
Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre autonomie et contrôle.
Il consiste à trouver ce que l’on pourrait appeler une gouvernance minimale viable.
Le principe est simple.
Gouverner uniquement ce qui ne peut pas être résolu localement.
Tout ce qui relève :
- des choix techniques d’une équipe
- des décisions produit
- des arbitrages opérationnels
- de l’organisation quotidienne
doit rester au niveau des squads.
En revanche, certaines décisions dépassent naturellement leur périmètre.
Par exemple :
- l’allocation de ressources critiques
- les investissements majeurs
- les choix d’architecture structurants
- les priorités entre plusieurs programmes
- les arbitrages budgétaires
- les dépendances entre domaines métiers
Ces sujets nécessitent une vision globale que les équipes, par définition, ne possèdent pas individuellement.
Le paradoxe est intéressant.
Plus une organisation devient agile, plus la gouvernance doit devenir… sélective.
Elle intervient moins souvent.
Mais lorsqu’elle intervient, elle doit disposer d’une réelle capacité d’arbitrage.
Cette évolution transforme profondément le rôle des dirigeants.
Leur mission n’est plus de superviser les projets.
Elle consiste à protéger la cohérence de l’ensemble.
Autrement dit, ils deviennent les garants de l’alignement stratégique plutôt que les contrôleurs de l’exécution.
Cette logique change également la manière de concevoir les comités.
Un comité efficace ne devrait jamais exister parce que le calendrier prévoit une réunion.
Il devrait exister parce qu’une décision transverse doit être prise.
La gouvernance cesse alors d’être un processus administratif.
Elle devient un outil de résolution des interdépendances.
Les organisations les plus performantes ne cherchent donc plus à multiplier les instances de décision.
Elles cherchent à réduire leur nombre… tout en augmentant leur qualité.
Car une gouvernance mature ne se mesure pas au nombre de réunions organisées.
Elle se mesure à la vitesse avec laquelle les arbitrages stratégiques sont rendus lorsque l’organisation en a réellement besoin.
C’est probablement là le véritable équilibre de l’Agilité à grande échelle.
Le maximum d’autonomie… avec le minimum de gouvernance nécessaire pour préserver la cohérence de l’ensemble.
6. Pourquoi la maturité organisationnelle passe par l’arbitrage
Pendant longtemps, la maturité Agile a été évaluée selon des critères relativement simples.
Plus les équipes étaient autonomes, plus l’organisation était considérée comme mature.
Cette lecture a largement contribué à transformer les DSI.
Elle a permis :
- d’accélérer les prises de décision
- de responsabiliser les équipes
- de rapprocher les métiers de la technologie
- de réduire les lourdeurs hiérarchiques
Mais à grande échelle, un nouvel indicateur de maturité apparaît.
Il ne s’agit plus seulement de mesurer l’autonomie.
Il s’agit de mesurer la capacité d’arbitrage.
Pourquoi ?
Parce qu’une organisation de plusieurs centaines de personnes ne fonctionne plus comme une addition d’équipes autonomes.
Elle fonctionne comme un système complexe.
Et dans un système complexe, les conflits de priorités sont inévitables.
Les ressources sont limitées.
Les budgets ne sont pas infinis.
Les capacités techniques sont partagées.
Les plateformes communes servent plusieurs domaines.
Les décisions locales produisent des effets sur l’ensemble du système.
Autrement dit, les arbitrages deviennent permanents.
Le paradoxe est puissant.
Les organisations les plus performantes ne sont pas celles où il existe le moins de conflits.
Ce sont celles qui savent les résoudre rapidement.
Car un conflit n’est pas un dysfonctionnement.
C’est une conséquence naturelle d’une organisation qui avance.
Ce qui ralentit réellement la transformation, ce n’est pas l’existence des désaccords.
C’est l’absence d’une instance capable de les arbitrer.
Cette évolution transforme profondément le rôle des dirigeants.
Le DSI, le CTO ou le Chief Digital Officer ne sont plus uniquement responsables de la stratégie technologique.
Ils deviennent les architectes de la décision.
Leur mission consiste à garantir que les arbitrages structurants puissent être rendus :
- rapidement
- objectivement
- avec une vision globale de l’entreprise
- sans remettre en cause l’autonomie opérationnelle des équipes
Cette distinction est essentielle.
Une organisation mature ne retire pas le pouvoir de décision aux squads.
Elle évite simplement que certaines décisions restent sans propriétaire.
Les entreprises les plus avancées comprennent progressivement que toutes les décisions n’ont pas besoin du même niveau de gouvernance.
On pourrait distinguer trois catégories :
- Les décisions locales, qui relèvent exclusivement des équipes.
- Les décisions transverses, qui nécessitent une coordination entre plusieurs domaines.
- Les décisions stratégiques, qui engagent durablement l’entreprise et nécessitent un arbitrage exécutif.
La maturité consiste précisément à faire intervenir le bon niveau de gouvernance… au bon moment.
Le paradoxe est intéressant.
Pendant des années, les organisations ont cherché à supprimer les niveaux de décision.
Aujourd’hui, elles découvrent que la véritable performance ne repose pas sur leur disparition.
Elle repose sur leur clarification.
Car une gouvernance efficace ne décide pas davantage.
Elle décide uniquement lorsque personne d’autre ne peut le faire.
Et c’est probablement là que réside la prochaine évolution des organisations Agile.
Non plus apprendre à distribuer les décisions…
Mais apprendre à orchestrer intelligemment les arbitrages qui permettent à cette autonomie de continuer à créer de la valeur à grande échelle.
7. Conclusion
L’Agilité a profondément transformé les organisations.
Elle a démontré qu’en donnant davantage d’autonomie aux équipes, il était possible d’accélérer l’innovation, de raccourcir les cycles de livraison et de rapprocher la technologie des besoins métiers.
Ce mouvement restera probablement l’une des évolutions les plus importantes des vingt dernières années.
Mais comme toute transformation majeure, il a fait émerger de nouveaux défis.
À mesure que les entreprises grandissent, les interdépendances se multiplient.
Les décisions locales produisent des effets globaux.
Les plateformes deviennent communes.
Les ressources sont partagées.
Les priorités entrent parfois en concurrence.
Dans ce contexte, l’autonomie ne suffit plus à garantir la cohérence de l’ensemble.
Le paradoxe est intéressant.
Pendant longtemps, les organisations ont cherché à supprimer les mécanismes de gouvernance jugés trop lourds.
Aujourd’hui, elles redécouvrent qu’une entreprise ne peut fonctionner durablement sans une capacité claire à arbitrer les sujets qui dépassent le périmètre d’une seule équipe.
Ce retour de certaines instances de pilotage ne traduit pas un échec de l’Agilité.
Il traduit au contraire sa maturité.
Les entreprises les plus avancées ne cherchent plus à opposer autonomie et gouvernance.
Elles comprennent que ces deux dimensions sont complémentaires.
L’autonomie permet aux équipes d’aller vite.
La gouvernance permet à l’organisation d’aller dans la même direction.
Le véritable enjeu n’est donc plus de choisir entre centralisation et décentralisation.
Il consiste à construire une gouvernance minimale viable :
- suffisamment légère pour préserver la vitesse d’exécution ;
- suffisamment forte pour arbitrer les dépendances critiques ;
- suffisamment claire pour éviter que les responsabilités ne se diluent.
Car à grande échelle, la performance ne dépend plus uniquement de la qualité des squads.
Elle dépend de la qualité des arbitrages qui relient ces squads entre elles.
Au fond, les organisations les plus performantes de demain ne seront probablement pas celles qui auront le plus d’équipes autonomes.
Elles seront celles qui sauront combiner autonomie locale et cohérence globale, en réservant la gouvernance à ce qu’elle doit réellement faire :
non pas contrôler les équipes… mais permettre à l’ensemble du système de continuer à avancer dans une même direction.
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Chez Edge Consulting, nous accompagnons les DSI et les directions générales dans la mise en place de modèles de gouvernance capables de concilier autonomie des équipes et cohérence stratégique.
Notre conviction est simple :
Une organisation performante n’est pas celle qui supprime toute gouvernance. C’est celle qui sait intervenir uniquement lorsque les arbitrages deviennent indispensables.
Nous intervenons notamment sur :
- la conception de modèles de gouvernance IT adaptés aux organisations Agile à l’échelle
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